Comme disait Machin, j’en reviens toujours à ma grande attaque contre le consensus mou.
Jetons un œil distrait sur les chiffres de fréquentation des salles. Le bok-so-fisse.
En vrac et suivant les différentes publications consultables, Lol, Ponyo sur la falaise, Gran
Torino, Coco, Volt, Twilight, L’Âge de glace
sont les grands gagnants de l’année. Les 15-24 ans constituent la tranche de population la plus «cinéphile», nous dit la presse et la sacro-sainte institution Médiamétrie. Vive le cinéma ! Y
a d’l’avenir !
On nous dit aussi (Le Figaro du 8 septembre), que si les seniors (ce sont les vieux de 50 ans) ont été moins
nombreux à se rendre dans les salles, c’est parce que l’offre était limitée à Gran Torino, Enfin veuve, Paris et Bienvenue chez les
Chtis. (sic). Il me semble pourtant qu’avec le nombre de films qui sortent chaque semaine, le choix était plus vaste… Mais c’est Médiamétrie qui l’a dit, alors …. Si c’est
dans l’journal … c’est qu'c’est vrai.
Drôle de façon de penser. Non seulement on empêche les gens de voir d’autres films en squattant la majorité
des écrans avec des merdes sans nom pour ne laisser aucune chance aux autres films, et une fois l’affaire faite, on tire vite un
trait sur ce qui aurait pu venir concurrencer modestement la machine. On nie l’existence de dizaines de films français ou étrangers qui se sont battus pour vivre et qui, si on créait un ratio
nombre d‘entrées / nombre d’écrans/ budget publicitaire / satisfaction du public, tiendraient la dragée haute à tous ces Ch’tis foireux et ces «Coco» insipides et sans saveurs. Mais on préfère
les faire disparaître des statistiques.
C’est l’époque qui veut ça. Ce qui se vend le plus est forcément le mieux. On ne laisse aucune chance à la
moindre nouveauté, la moindre découverte. Il faut aimer ce que tout le monde aime. C’est une dictature dont Médiamétrie tient les rênes et dont Gad Elmaleh et ses complices sont les
agents.
Autre exemple, en dehors du cinéma. Google a décidé de préserver (pour la commercialiser) la mémoire écrite du
monde en numérisant l’ensemble des œuvres littéraires de la planète. Projet colossal, déjà bien avancé, que seule une entreprise privée de la taille du géant américain est capable de réaliser
aujourd’hui. Inquiétudes des auteurs, des éditeurs, des «intellectuels» du monde entier.
De quoi a-t-on peur ? De créer une et une seule grande playlist des meilleurs ventes mondiales de livres. Je
résume un peu grossièrement, mais c’est de cela qu’il s’agit. Quand vous lancez une recherche sur Google Book, les résultats que vous obtenez sont classés par popularité, c’est-à-dire que les dix
premiers romans que l’on vous propose sont ceux qui ont fait l’objet du plus grand nombre de recherches. Les autres? Il faut aller les chercher à partir de la quatrième ou cinquième page. Comme
on est tous faignant quand on est sur Internet (moi le premier), c’est l’instantanéité qui compte, on ne va pas plus loin que la seconde page. Normal, Internet c’est l’accès à tout , tout de
suite. Ce qu’il y a après «tout de suite» n’existe pas. C’est le plus grand nombre qui fait la loi. Il me semble que les Américains sont plus nombreux que nous, petits européens en
perdition.
Et boeufs que nous sommes, nous suivons les ordres du grand chef, Google, Médiamétrie ou les chiffres du
bok-so-fisse.
Fichtre ! Réagissons, essayons de retrouver un peu de dignité, un peu de sens critique. Tentons quelques
sorties, échappons-nous de temps en temps de cet océan en faisons quelques brasses à contre courant.
Dans les années 1920, ce qu’on a appelé l’avant-garde cinématographique, avait tenté sa petite
révolution. Il s’agissait pour ces quelques cinéastes audacieux de sortir le cinéma de l’emprise de la parole, du dictât du scénario, pour retrouver un véritable langage par l’image. Fini le
bavardage, vive le film total et le cinéma du mouvement. Un retour au source, en quelque sorte, mais avec une démarche plus créative et artistique. Louis Delluc, Abel Gance, Marcel Lherbier,
Germaine Dulac, Jean Epstein ou Jean Grémillon ont expérimenté, souvent excessivement mais toujours passionnément. Le cinéma d’aujourd’hui profite encore aujourd'hui de bien de ces
audaces.
Il était question simplement de retrouver le goût de l’originalité, de la valeur (sic) et de
l’effort,et ainsi de redonner au cinéma un petit peu de fraîcheur.
Une véritable guerre s’est déclarée entre les partisans du film populaire et familial et les trublions
partisans du film symphonique. Ce fut assez violent. De véritables expéditions punitives étaient menées par les uns et par les autres. Nombre de projections étaient perturbées ou
interrompues suite aux opérations commandos.
Lors de l’avant-première du film de Germaine Dulac, “La coquille et
le clergyman” au studio des Ursulines, la bagarre commença dès le générique. Dulac se fit de traiter de truie, de grosse vache et de tous les noms d’oiseau possible. Le
pugilat se poursuivit jusqu’au bar du cinéma, dans la joie et la bonne humeur. On est bien loin des avants-premières d’aujourd’hui … simples opérations de relation-presse-publicitaire duarnt
lesquels on se lêche la pomme, se félicite (d’être là surtout), en se gardant bien de faire le moindre commentaire personnel et pertinent sur le film projeté.
Luis Bunuel aimait raconter que pendant les projections d’ Un chien
andalou et de L’Âge d’or, il se tenait derrière l’écran pour s’occuper du gramophone qui diffusait les
musiques
d’accompagnement, et qu’il remplissait ses poches de cailloux pour les lancer sur l’assistance en cas de manifestations négatives. Le cinéma bougeait encore.
Dans un précédent billet Coco ! Coco! On t’enc….!,je faisais un
parallèle entre les spectateurs de cinéma et les supporters de foot. Quand je vais au stade (je suis à la fois supporter de Philippe Garrel et du PSG – et j’en connais beaucoup d’autres), je vois
une multitude de gens heureux d’être là, pressés que le spectacle commence, parlant, criant (fort parfois, évidemment), plaisantant. De la bonne humeur., toujours. Du mauvais goût, souvent.
Peu importe la qualité des propos, on est là pour la plaisir du moment et surtout pour voir du beau jeu. On est content d’être là et on le montre.
Quand je vois la queue devant les cinémas, je vois des boeufs qu’on mène à l’abattoir. Ils n’ont pas vraiment
eu le choix d’être là, tant le matraquage d’avant séance a été violent. Ils sont déjà à moitié abrutis et KO. Ils sont résignés sur leur sort, sachant très bien de quelle façon ils vont se faire
croquer.
Ils ont déjà tout vu, tout entendu sur le film: les bandes annonces, les teasers, les trailers, le bêtisier du
tournage, les gentilles vedettes racontant dix fois les mêmes anecdotes au journal télévisé. Ils viennent au cinéma juste pour avoir confirmation, pour valider. C’est tout juste si à la sortie,
ils vont esquisser un sourire niais et béat.
A moins que ces files de gens ne préfigurent l’enterrement du cinéma. On marche en silence derrière le
cercueil.
à lire aussi Coco ! Coco ! On t'enc... !
Que l'on prête une petite caméra numérique à Gad Elmaleh !