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Publié par Eric PETIT

Septembre c’est aussi le temps des festivals. Venise, Deauville. La Mostra et le Festival du film américain. Intéressons-nous au second.

Le festival de Deauville a été créé  en 1975 par Lionel Chouchan pour servir de rampe de lancement aux grosses productions américaines Depuis 1987, le festival est aussi une compétition et ses prix récompensent le plus souvent un film issu du cinéma indépendant américain.

En 2007, The dead girl de Karen Moncrieff avait reçu le grand prix du jury.

Cette année le partenaire-média a changé. On sait que le cinéma n’est plus grand-chose sans le relais des médias. Canal + a laissé sa place à Orange. Changement symbolique. Un opérateur télécom (Orange, marque phare de France Télécom, héritière des Postes et Télécommunications du siècle dernier) se substitue à une chaîne de télévision.

On connaît les conséquences, bonnes ou mauvaises, de la prise de pouvoir de la télévision sur les affaires du cinéma dans les années 80. Qu’adviendra-t-il du 7ème art avec l’arrivée de la téléphonie ? 

On a entendu dire que le cinéma français avait été sauvé par la télévision. Il y a du vrai. Un peu. Disons qu’à partir du moment où les chaînes (et surtout Canal +) sont devenues partenaires puis producteurs principaux des films, l’industrie cinématographique s’est mise à respirer plus facilement. Mais certaines mauvaises langues (dont je fais évidemment partie) vous diront que le cinéma a cessé d’être une industrie pour n’être plus qu’un commerce. Virage serré , changement de direction et sévère rétrécissement de l’espace créatif et novateur.

Canal + a été créé pour diffuser du cinéma et du sport. La chaîne payante est à l’origine de quelques très beaux films et a contribué au maintien à flot du cinéma français, économiquement parlant. Mais d’une logique de création, on est vite passé à une logique de diffusion. On a produit pour alimenter les tuyaux, créer du contenu, à n’importe quel prix, privilégier la quantité. Sur le nombre de films sortis quelques perles ont émergé mais seul, le maintien à niveau de l’activité économique du cinéma a prévalu. On a produit beaucoup. Sans risques, sans grandes ambitions. Le système s'est suffit à lui-même. Le petit monde du cinéma s'est mis à revivre, plutôt bien. Pourquoi chercher plus loin ? Il est vrai que dans le même temps d'autres cinémas européens (anglais, italien..) se sont effondrés.

Aujourd’hui les logiciels de type Peaktime permettent de vérifier en temps réel l’assiduité des téléspectateurs lorsqu’ils regardent un programme, donc un film. Le système de surveillance détecte les « points faibles » des films et des émissions.

Il faut à tout prix garder le téléspectateur en éveil et l’empêcher de décrocher, de réfléchir, de changer de chaîne, d’aller pisser, d’aller se chercher une bière dans le frigo … C’est grâce à ce genre de système que l’on sait que la plus grande majorité les téléspectateurs ne regarde pas les programmes (donc les films) dans leur intégralité.

Les films produits par la télévision ne sont pas faits pour avoir du succès en salles (si ça arrive, tant mieux), mais pour alimenter les programmes des chaînes. Faire de l’audience et donner de la plus-value aux espaces publicitaires.

Un film de cinéma ne se fabrique pas de la même façon qu’un programme audiovisuel. Une image pour la télé ne se conçoit pas comme pour le grand écran. Cadre, éclairage, mouvement. Le plus grand nombre de films tournés aujourd’hui n’est pas pensé pour être projeté en salle.

Le réalisateur est obligé de lutter âprement avec le producteur-diffuseur, notamment au moment du montage, pour conserver les passages jugés trop lents et donc dangereux pour la rentabilité.

La création cinématographique a-t-elle à y gagner ? Le spectateur qui paie son billet pour voir le film en salle est-il respecté si on lui propose le même type de produit qu’il peut regarder sur sa télé ?

Il faut plaire au plus grand nombre. L’opinion commune contre l’individu. Nivellement par le milieu. Comme le dit Pascal Mérigeau dans son livre Cinéma: Autopsie d’un meurtre: « La télévision n’est pas devenue cinéma, le cinéma est devenue télévision ». Il rappelle également la chanson fredonnée par Michèle Mercier dans Tirez sur le pianiste: « La télévision est un cinéma où l’on peut aller en restant chez soi ! ». Mérigeau retourne le compliment: « Le cinéma est une télévision que l’on peut regarder en sortant de chez soi ».

Aujourd’hui Canal + n’abandonne pas le cinéma mais cède du terrain à Orange dans la course aux contenus audiovisuels. Oui, le cinéma est un contenu audiovisuel ! N’en déplaise à messieurs Vigo, Fellini, Spielberg, Pialat, Coppola …. L’opérateur télécom « s’engage en faveur du cinéma » !! En payant 300 000 euros son ticket d’entrée pour obtenir le co-partenariat officiel du Festival du cinéma américain de Deauville (avec l’agence Public Système Cinéma) et du Festival du film asiatique qui a lieu en mars dans la même ville, Orange place la barre très haut en regard des 70 000 euros offerts par Canal depuis quelques années. Mais Orange ne compte pas s’arrêter là puisqu il a pris pied également à Cannes, sans pour autant supplanter Canal + comme 1er partenaire du Festival. Xavier Couture, directeur de la division contenus de l’opérateur télécom a expliqué dans Le film français qu’il ne fera pas de surenchère mais qu’il se positionne petit à petit sur « l’ensemble de la chaîne de valeur du 7ème art ». France Télécom soutient également la British Academy of Film and TV Art (BAFA) et s’est dotée d’une filiale de productions de films de cinéma, Studio 37. Cette officine projette de produire de 10 à 15 films par an (13 en 2007) avec des budgets allant de 3 à 25 millions d’euros. Trop bien ! On va pouvoir regarder des films sur le téléphone !!!
J’imagine … je rentre du boulot … pendant ma demi-heure de transport j’en profite, bien calé sur mon siège de RER, pour regarder un bon film. Générique - petite pub - début du film …. Sonnerie …. « oui, ok, je passe à la boulangerie, je ramène le pain. Tchao! » … re-film … belle scène … suspens … est-ce qu’elle va vraiment se faire tuer ? Ah! Ça vibre ! …. C’est le boulot. Il faut que je cherche une info sur Internet. J’ai intérêt à faire ça rapidos, sinon mon client ne va être content. Parce que sur mon portable j’ai Internet, en plus de la télé et du téléchargement de films ! Convergence. Divergence … faut pas que j’oublie le pain aussi, sinon ma femme va faire la gueule. Tant pis, je vais laisser cette pauvre fille sous sa douche. Morte ou pas, j’en sais rien.

Je fais le malin. J’ai l’air de ne pas y toucher. Mais moi aussi j’en profite bien de la convergence. Et même si je ne suis qu’un « Minitel native », il m’arrive fréquemment de télécharger des films sur mon ordi. Je me sens coupable, un peu. Je participe à l’enterrement de ce qui m’a fait grandir: le cinéma.

450 000 téléchargements illégaux de films récents ont lieu chaque jour en France. C’est autant que le nombre d’entrée vendues quotidiennement dans l’Hexagone. Ces chiffres qui proviennent de la première étude officielle mesurant le piratage ne tiennent compte que de la technique de peer-to-peer.

On sait qu’il existe d’autres moyens de télécharger illégalement. Je ne parle pas non plus des copies de DVD. Les cinq premiers films français les plus piratés sont Bienvenu chez les Ch’ti, Persepolis, La Môme, Disco, Survivre avec les loups. Se mettre dans l’illégalité pour ça ……

Quand je vous dis que le cinéma est mal barré … Enfin … France Télécom est arrivé à Deauville , tel Zorro, avec ses magnifiques tapis oranges en guise de cape . On est sauvé… 
lire aussi: le cinéma pelé par Orange?

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