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Publié par Eric PETIT

A l'heure où son avenir semble incertain, la revue "Les Cahiers du cinéma" nous offre une grosse bouffée d'air dans son numéro d'octobre: un entretien avec Raymond Depardon et Claudine Nougaret (ingénieur du son et productrice), à l'occasion de la sortie de "La Vie moderne".
Je ne lis plus Les Cahiers très régulièrement, mais il m'arrive de l'acheter de temps à autres ou de le feuilleter en bibliothèque. Les analyses n'y sont pas toujours très convaincantes et les points de vue m'agacent souvent. En revanche les grands entretiens sont toujours passionnants. Il n'ont rien à voir avec les questionnaires journalistiques issus d'opérations de relation-presse, dans lequels les interviouvés n'ont pas le choix de leur réponse.
L'entretien de Depardon et Nougaret, mené par Jean-Michel Frodon, directeur de la rédaction des Cahiers, laisse vivre la parole des deux protagonistes. Un peu comme quand  un cinéaste laisse ses acteurs faire exister les personnages en de longs plans-séquences. Les questions sont là pour guider, recadrer légèrement. Depardon et Nougaret restent maître de leur propos.
En évoquant leur film, ils parlent tout autant de technique que de contenu (pour reprendre un terme digitalement en vogue). Et les deux approches s'entremêlent, indissociablement.
Claudine Nougaret explique amoureusement les apports du magnétophone Cantar inventé par Jean-Paul Beauviala, qui gràce à ses huit pistes numériques et son autonomie de sept heures, permet de capter et de construire un véritable son direct stéréo. Un son en cinémascope, dit-elle, de la même qualité et en phase totale avec la qualité de l'image 35 mm scope de Depardon. S'il peut y avoir 5 à 6 micros émetteurs qui équipent les gens filmés, Claudine Nougaret nous explique l'importance de la perche et de la prise de son effectuée avec ce micro. C'est cette prise-là qui donne le point de vue, c'est cette prise de son décidée, orientée par le perchman qui donne le "cadre" au son. Comme un cadreur choisit ce qu'il va filmer, la grosseur de plan, l'angle, le preneur de son fait un choix avec sa perche. Quel son, quelle voix,  quelle présence de voix  (en accord avec le cadre image choisi par le caméraman, bien-sur). Raymond Depardon regrette qu'aujourd'hui les preneurs de son ne comptent que sur les boutons de volume  de leurs appareils pour donner du relief au son. On capte du son dans sa globalité et puis on verra ça en post-production. C'est la même chose pour l'image. On éclaire suffisamment, de façon la plus neutre possible. On sculptera l'image plus tard. On parle de moins en moins de tournage et de plus en plus de captation.
On enregistre le plus de données possible pour avoir de la matière à travailler, le plus de possibilités  possible.
Le moment de création glisse du tournage à la post-production. C'est une tendance et pas encore tout à fait généralisée, heureusement.
Depardon et Nougaret nous donnent de l'espoir et nous font comprendre que le numérique est une chance extraordinaire pour l'argentique et l'analogique. Jean-pierre Beauviala, ingénieur-bidouilleur génial, créateur de technologie a mis au point la caméra Pénélope Aaton utilisé par Depardon sur "La Vie moderne". Depardon, photographe d'origine et cadreur de ses propres films, documentaires et fictions, entretient une relation particulière avec la caméra. Il suffit de voir la photo de "Monsieur Raymond" qui illustre l'entretien dans Les Cahiers... Même chose pour celle de "Madame Claudine" avec son Cantar. Yaka voir !
Le film a été tourné en 35 mm sur pellicule Kodak. Pénélope est petite maniable et autonome comme une16 mm. Elle restitue une image en scope d'une extrême qualité, supérieure au 35 mm classique, d'après Depardon. Elle utilise une largeur d'image plus grande, identique à celle inventée par Edison il y a plus de cent ans. Un plus grand nombre de perforations permet une meilleure stabilité de l'image.
Pour pouvoir projeter ensuite en analogique, sur une pellicule "normale", il faut passer par le numérique. "On combine le meilleur des deux technologies", dit Depardon. Le filmage est fait sur pellicule car il donne encore aujourd'hui de bien meilleurs résultats mais la post-production est réalisée en numérique. Cela donne une qualité d'image supérieure à celle obtenus avec une simple prise de vue numérique. Plus grande profondeur de champ, meilleur relief, vrai travail sur l'éclairage et la lumière. L'histoire est mieux servie. La technologie de pointe se plie aux exigences du récit et de l'émotion.
Raymond Depardon: " On a atteint des seuils de qualités exceptionnelles. Dans la salle du Festival de Cannes, avec son  écran immense, j'ai découvert mon image comme je ne l'avais jamais . Ca change le film: plus l'image est grande, plus elle va vite, sur un petit écran dix secondes d'un beau plan c'est dix secondes, sur très grand écran l'impression est plus brève, j'ai d'abord cru que c'était une question de montage, mais c'est une autre façon de rentrer dans une histoire. A un moment, Marcel Privat (le personnage principal du film) a les yeux rouges, ces yeux rouges dans la salle ils font 50 centimètres, et d'un seul coup les gens ont compris que c'était la fin, l'émotion surgit, les gens sont touchés parce qu'ils l'ont vu dans les yeux de Marcel".


la bande annonce du film : La Vie moderne

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