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Publié par Eric PETIT

En moins d’une semaine, j’ai assisté à deux célébrations à la sacro sainte Cinémathèque de Paris : la projection d’une copie neuve de « Mise à sac », un film tourné en 1967 par Alain Cavalier, à l’occasion d’une rétrospective consacrée à Pierre Lhomme (directeur de la photographie) et celle de « L’Ami américain » de Wim Wenders, en présence de ce dernier et de son acteur principal, Dennis Hopper, hôte des lieux pendant près de 3 mois. (Nous reviendrons sur cette soirée exceptionnelle très bientôt avec une vidéo exclusive).
Le mot célébration m’est venu spontanément à l’esprit puisque je lis actuellement le bouquin très intéressant d’Henri Agel, historien et théoricien du cinéma, intitulé « Un art de la célébration ». Agel nous convainc à force d’exemples pertinents que les films s’articulent le plus souvent autour de célébrations existantes pour nous raconter de belles histoires. Une célébration de l’existence, donc.
Le cinéma lui-même est une célébration, dans la conception du film (voir "Le Mépris" comme une célébration-sacrifice, ou "La Nuit américaine" comme une fête) et dans sa diffusion en tant que spectacle. Ces deux spécificités sont en péril. D’ici peu de temps, le cinéma-célébration ne sera plus qu’un produit audiovisuel comme les autres.

Pendant de nombreuses années la célébration du dimanche matin m'a fait rêver.
Que d'histoires, que d'images fabuleuses me sont venues à l'esprit ... moi, enfant... "Ceci est mon sang, buvez-en tous"...un homme qui marche sur l'eau, une mer qui s'ouvre et se referme, des jarres d'eau transformées en vin ... Ecouter ces histoires des centaines de fois en regardant les stations du chemin de croix ...Quel cinéma ! De quoi faire travailler pour longtemps l'imagination d'un enfant.
Célébration différente mais jour identique. Dimanche soir. Le film de la télé. On y voyait tout autant Melville, Sautet, Cavalier, qu'une vache promenant son prisonnier, Darry Cool au guidon d'un hilarant triporteur ou un curé en soutane en guéguerre contre un amer communiste. Belmondo, Delon servaient de passeur. De Verneuil à Godard. De Deray à Clément. Temps béni où Melville était en prime-time, où tout le monde se racontait le film, le lundi dans la cour d'école. Le cinéma en partage. Le cinéma en lien.
J'ai épprouvé beaucoup de plaisir à revoir "Mise à sac" sur grand écran ... cette histoire rocambolesque de malfrats d'occasion tentant de se mettre une ville entière dans la besace. Emmené par un Michel Constantin des grands jours, cette bande de pieds nickelés est à deux doigts de réussir son coup. Un scénario co-écrit avec Claude Sautet, une image de Pierre Lhomme et une réalisation d 'Alain Cavalier. On imagine la jubilation qu'ils ont pu ressentir en faisant ce film. Et pourtant déjà en 1967 la télévision, co-productrice, imposait ses contraintes. Lhomme nous a raconté qu'il y avait sur le tournage une armée d'électros pour faire fonctionner une forêt de projecteurs. L'histoire se déroulant, au trois-quart, de nuit, une grande quantité de lumière était nécessaire pour qu'à la diffusion, le téléspectateur puisse y voir quelque chose. Le téléspectateur du dimanche soir empêchait déjà le spectateur du samedi soir de profiter des beaux éclairages contrastés que le directeur photo aurait aimé faire..
C'était l'époque où le réalisateur et le chef opérateur allaient au labo pour s'inquiéter du tirage des copies. C'était aussi l'époque où l'on donnait des cours de chimie dans les écoles de cinéma, en lieu et en  place des cours d'informatique.

Cette soirée du 23 octobre à la cinémathèque ne fut pas seulement l'occasion de revoir un bon film des années 60, elle nous donna aussi la possibilité d'entendre Nicolas Bérard de chez Kodak dire que la demande de pellicule était en légère hausse cette année dans le monde. Et ce, grâce au cinéma. Christian Lurin, des laboratoires Eclair nous a aussi rappelé que l'inter-négatif servait aujourd'hui au tirage des copies après le travail de post-production de plus en plus essentiel. Aujourd'hui les films sont restaurés pour l'édition DVD. Peu de films sont restaurés sur pellicule. Le plus souvent pour la cinémathèque, justement. Le travail effectué pour cette soirée du 23 octobre ne fût pas une restauration de copie existante mais bien un nouvel étalonnage pour le tirage d'une copie neuve de "Mise à sac".  Peu importe, après-tout, le public, toujours aussi vieux et confit a pris du plaisir au film. Un plaisir enfantin. En sortant de la projection tout le monde se racontait des passages du film et commentait les exploits de Constantin, d'Ivernel et Le Person. Une vraie cour d'école. "Et puis t'as vu. A l'époque , ils fumaient tout le temps dans les films, même en perçant les coffres au chalumeau. A la fin, dans l'autocar, Constantin, il allume une cigarette. Personne lui dit rien."

L'autre célébration à laquelle j'ai assisté quelques jours auparavant était donc la projection de "L'ami américain" en présence de Wenders et Hopper. Une autre paire de conteurs. Une  autre oraison funèbre. Le réalisateur et  l'acteur ont commencé par égrainer la liste des collaborateurs disparus du film. Le public, un peu moins senior et beaucoup plus bobo, a écouté religieusement. Mais ça, on y reviendra un peu plus tard, quand j'aurai fini de monter les images que j'ai pu capter de mon strapontin.

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