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Publié par Eric PETIT

Je découvre le film de Louis Malle, Place de la République. Il s'agit d’un documentaire sous forme d’un micro-trottoir de 95 minutes. Je n’ai jamais été un grand fan du cinéaste. Dans sa longue filmographie, seul Le feu follet m’a véritablement plu. Mais je n’ai pas vu tous ses films. Pour ce dernier, il avait su s’entourer des meilleurs complices possibles: Drieu la Rochelle, Erik Satie et l’immense Maurice Ronet.

Place de la République est une excellente surprise. Pas toute neuve, certes, le film date de 1972 ! Louis Malle et ses partenaires (François Mozskowicz et Jean-Claude Laureux) ont investi les trottoirs de la République durant une dizaine de jours et ont fait parler les passants devant leurs deux caméras 16 mm. Le résultat est d’une richesse incroyable. C’est un témoignage unique, drôle et très instructif sur la veille France pompidolienne.

Mais le film va bien au-delà de l’intérêt didactique et ethnographique. C’est un film sur la parole et l’importance ou la futilité des mots. La façon avec laquelle ils sont prononcés est plus essentielle que leur signification. Au commencement n’était pas le verbe, disait Céline, au commencement était l’émotion. Le verbe est venu par la suite. Les arbres ont existé avant d’avoir un nom.

On sent ici le besoin de parler, de tout, et parfois de rien du tout, quitte à dire n’importe quoi. La dernière séquence est certainement la plus émouvante. Pourtant cette femme qui finit par s’éloigner sur son vélo, continue à raconter une histoire qui nous parait incohérente. Plus personne ne l’écoute, l’homme à la caméra tente de la suivre en courant mais abandonne vite, la laissant partir sur le boulevard.

Chaque jour on cherche à «donner du sens» à ses propos. Il s’agit juste de se donner de l’apparence, d’être dans une logique qui est la même pour tout le monde.

En 1972, la parole semblait plus libre, décomplexée et débarrassée de toute autocensure. Les gens de la République, que l’on voit et que l’on écoute ne sont pas dans le paraître ni dans le jeu. On explique sans se plaindre qu’on est à la rue sans ressource. «J’suis une cloche, quoi. Mais ça n’a pas toujours été comme ça et ça peut très bien changé». On ne surjoue pas. On n’est pas dans un rôle. On n’essaie pas de se justifier.

«Non, je n’ai pas envie de me marier avec un Arabe», dit une femme. C’est simple, c’est clair et dépourvu de haine et d’hypocrisie. Plus personne aujourd’hui n’oserait parler ainsi devant une caméra. Le SDF justifierait son état en se plaignant et en désignant des coupables et la jeune femme prendrait dix mille chemins détournés pour éviter de répondre à la question. Ou bien elle mentirait.

En 1972, la parole est modeste: «oh, vous savez moi …». On respecte la caméra. On s’étonne même de l’intéresser. Aujourd’hui on trouve légitime de l’attirer. On la provoque, on la prend d’assaut. On veut participer au «grand truc médiatique», pour exister. On a son avis à donner, même si on n’a rien à dire.

Le micro-trottoir est un exercice qu’il m’arrive de pratiquer, sans le talent de Louis Malle, bien évidemment. Je me souviens d’une petite vidéo pour laquelle je devais interroger les gens de la rue sur la crise financière. Je ne suis tombé que sur des experts, des spécialistes !


           Malgré tout, le besoin de parler reste fort. Et parfois, surprise, quelqu'un se lâche un peu.


Place de la République est également un film sur le film. D’abord parce qu’il est fait à deux caméras et qu’il nous arrive d’en apercevoir une de temps en temps. Le micro est vaguement dissimulé dans une sacoche que l’on pointe vers l’interviewé. Les passants questionnent les intervieweurs et, retournement de situation , une des passantes devient à son tour intervieweur. Louis Malle se fond dans le groupe des badauds et regarde le film se faire presque tout seul.

Une des images les plus fortes de Place de la République est sans doute celle où le cinéaste parle avec un passant sans même le filmer en portant sa caméra dans les bras, comme s’il portait un bébé.

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Un film pour ce soir 13/01/2012 20:05


Merci pour cet excellent article. Par hasard, sauriez-vous s'il existe une version "actualisée" de ce type de documentaire ? Un "Place de la république" des années 2000 ?

rémy 29/01/2010 11:25


Merci Eric ! - découvre le site en même temps que les paroles...cela fait du bien d'entendre tout cela de cette façon là !...  Peut être ques les quadras-cinquas finiront par sauver le monde,
quand le monde ne sera plus vers quoi se tourner ?..
encore merci