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Publié par Eric PETIT

Dimanche, j’ai eu quelques vertiges. Je ne suis guère inquiet même si ce n’est pas la première fois.  La santé est plutôt bonne ces temps-ci.  Merci. D’un coup d’un seul, sans que je m’y attende, je me suis retrouvé dans un trou noir … trois heures devant moi.  Trois heures de libre. Trois heures non programmées. Comme ça, pour moi. Trois heures de vide. Sans prévenir, c’est arrivé tout brut. Frontal.  Un coup du sort. La panique totale. Une grosse absence. La feuille blanche, l’open bar.

Le cerveau s’emballe, tourne à bloc. Ca fume. Le compte-tour frise le rouge.  Le regard panoramique dans tous les sens. Il s’arrête sur la table du salon où jaunissent quelques revues et l’énorme bio de Godard, fraîche de cinq jours. Lecture au calme enfoncé dans le canapé ? …. Trop facile. Nouveau pano, mais cette fois sur les étagères où attendent sagement ma collec de DVD. Certains d’entre eux se mettent à rêver en voyant mon regard hagard égaré … « ayé, c’est peut-être le bon jour … trois ans qu’il m’a ramené de la FNAC … que je suis là à attendre. Il ne m’a jamais sorti de la boîte. Juste tripoté, regardé, retourné … et remis sur l’étagère. A quoi je sers, pourquoi  j’suis là ? ».  Non, je me dis, pas la télé, tout de même. Un dimanche après-midi. C’est trop nul.

L’écran de veille de l’ordi me fait alors quelques clins d’œil. Me perdre pendant trois heures à la recherche de trésors filmiques insoupçonnables, de la plus belle surprise numérique de l’année. Même pas des !Bonaparte 001

Et tout à coup le flash complet ! Grosse claque sur le front !  « Oooooooou … mais je sais c’que j’vais fèèèèèrrrrre ! J’vais aller au cinéma ! Pour voir un film ! En plus. »  Idée fracassante et tout autant hallucinante.  Second vertige. Je m’écroule dans un fauteuil. « Oui, mais quel film ? »

Depuis des semaines, des mois peut-être, je vois défiler des dizaines de titres. Chaque mercredi je me dis : « oh ! Celui-là, dès que je peux, j’y vais ». Ca s’accumule depuis des lustres, les films perdus. A présent je suis à la recherche des films désirés et pourtant disparus de ma mémoire.  Je ne souhaite à personne de vivre un moment pareil.  A dix centimètres de l’abime, à deux doigts du trou.  Plus qu’une panique, une petite mort.

L’heure tourne. Je me jette sur les magazines qui trainent et qui trônent. Je reprends la liste de ceux qui se jouent à Paris. La plupart des titres ne me disent rien, les autres ne m’intéressent pas.  J’enfile les bandes-annonces sur Allo ciné, Ciné-fil, Truc.com, Touslesfilmsdontjaienvie.net. Rien d’affriolant. La tête me tourne, je vais m’effondrer. Dans un éclair de lucidité j’attrape une télécommande oubliée là par les enfants avant leur disparitions subites. J’appuie au hasard. L’écran de télé s’allume. Ronaldinho, qui fête ses 30 ans aujourd’hui d’après le commentateur, effectue une roulette divine et mystifie les défenseurs de la Roma avant de placer un tir foudroyant juste au dessus  de la transversale. L’Inter a failli ouvrir le score. Hé ! Ho ! Mon film ! J’éteins furieusement ma  vielle téloche 4/3. Il me reste  2 heures 40 … Dans le plus grand des désespoirs, au bout du bout du j’sais plus quoi faire, je pioche au hasard une revue au milieu du tas de paperasse abandonné sur la commode. Ce tirage au sort de la dernière chance m’offre un magazine, mi-littéraire mi-cinéma. Transfuge pour les intimes. En couverture un asiatique sourit de toutes ces rides. Takeshi Kitano.  Je feuillette, ça parle de son dernier opus. Une histoire de peintre médiocre et d’artiste sans renom. Quelqu’un qui aurait décidé de consacrer sa vie à la peinture sans avoir plus d’un gramme et demi de talent. Rapidos je regarde la bande annonce sur l’ordi, les horaires …. Ça peut le faire. Emballé, c’est pesé. Vendu tout cru. Au chrono 23 secondes pour me décider.  Si ça ne me plait pas j’arrête le cinéma.Achille

Un coup de vélo. J’arrive 25 minutes avant l’heure. Je gare le bicycle et m’assied à la terrasse d’un troquet.  Pas celui où Godard a proposé le rôle du Jules de Charlotte à Belmondo en 1958, mais un autre rade, non loin, moins cher et plus à ma taille. Une terrasse, ça peut se faire. Demain c’est le printemps, on peut se permettre. Juste le temps de boire une bière  et de griffonner ces quelques lignes sur mon p’tit carnet vert.

Un quart d'heure plus tard, sauvé. Rassuré. Calé au fond de mon siège de velours rouge. La lumière s’éteint. J’ai retrouvé mes esprits.  L’angoisse a disparu. Le film commence.

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