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Publié par Eric PETIT

              3 singes

Le passage au digital n’a pas toujours été vécu comme un drame par les cinéastes tripoteurs de pellicule.  J’en ai eu confirmation en lisant le journal que Nuri Bilge Ceylan a rédigé pendant le montage de son film Les Trois singes (2008) et dont voici quelques extraits.        

                                               montage bureau

                                                                         Ceylan monte Les Climats (2006)

1er jour

Ca y est. Nous avons commencé le montage aujourd’hui. Nous sommes trois ; Ayhan Ergüsel, avec qui je travaille depuis mon premier film et à qui je n’ai même pas besoin de parler lors du montage, Bora Göksingöl de chez Imaj, qui avait attiré mon attention lors de la post-production des Climats par son intelligence pratique et son amabilité, et moi. Ayhan ne sait pas se servir d’un ordinateur et moi je ne connais pas le logiciel Avid. C’et un peu pour cela que nous avons demandé à Bora de nous rejoindre. Il va m’apprendre à utiliser Avid par la même occasion.

Voilà, ça n’est pas plus compliqué. La suite de ce passionnant journal de montage est dans la même tonalité. Tout parait simple. Même lorsque ça coince gravement sur certaines séquences et que les solutions paraissent difficiles à trouver, on est loin de l’image de l’artiste torturé, perdu dans les affres de la création. C’est aussi, et surtout, que le cinéaste turc a la maîtrise du sujet, du film. Il sait où il veut aller, en tout cas, où il ne veut pas se laisser embarquer. Ca semble si facile de monter un film. Pareil, quand on voit jouer Roger Federer. Trop facile le tennis …

Le montage numérique, que l’on a longtemps qualifié de virtuel, renforce cette impression de légèreté, de fluidité, de facilité. Pas de grandes manipulations. Plus de grosses machines, Plus d’assistants, plus de chutiers, plus d’atelier …  (moins de charme peut-être). Ceylan peut monter ses films chez lui ou au bureau. Il suffit d’un ordinateur costaud et équipé.

10ème jour

J’arrive au bureau à 7 heures du matin, deux heures avant Ayhan et Bora pour revoir, seul et l’esprit reposé, ce que nous avons fait la veille. Tout me parait clair comme de l’eau de roche.

                            carnet de montage                                                          Une activité qui n’empêche pas de vivre.

11ème jour

Le samedi, je joue au tennis avec Mehmet Erylmaz. En dehors d’un tournage, nous essayons de ne jamais manquer ce rendez-vous.

12ème jour

Après le tennis, nous nous sommes baignés dans le Bosphore. Il faisait frais, mais l’eau n’était pas froide. (…) A mon retour, je me remets tout de suite au montage. La scène du bureau est complètement entremêlée. Je n’aurai pas la paix tant que je ne lui aurai pas trouvé la solution.

La lecture de ce carnet de montage nous apprend beaucoup sur le tournage. Ceylan tourne la plupart du temps plusieurs versions des scènes pour se laisser plus de choix, de possibilités. C’est sa méthode.

Cette fois nous avons beaucoup de matière première : 150 cassettes HDCAM remplies. Cela fait environ 115 heures. Si l’on compare avec les 90 heures pour Les Climats, tourné aussi en HD et les 14-15 heures pour Uzak, Nuages de mai et Kasaba, tournés en 35 mm, le montage de celui-ci parait être plus difficile.                       

                 tournage

                                                                            Tournage des Climats avec Nuri Bilge Ceylan et sa femme Ebru

19ème jour

Je n’ai pas réussi à dormir cette nuit. Je songeais à diverses choses. Ma mère, mon père, ma famille … Le tennis et la mer me font du bien.

Le travail de montage fait perdre totalement la notion du temps réel. On est dans un autre rythme, une autre vitesse.

26ème jour

Ugur Yucel a appelé le soir. Lorsque je suis sorti pour aller le rencontrer dans un café à Beyoglu, une grosse pluie s’est abattue brutalement. J’étais trempé lorsque je suis arrivé dans le café. (…) Nous avons mangé ensemble. On a pas mal bu aussi. Lorsque je suis revenu vers minuit, je me suis remis au travail. J’en étais resté à un endroit captivant. Je ne me suis pas arrêté avant d’avoir terminé une version de la scène de la dispute. Je pense que le résultat n’est pas mal du tout. Lorsque j’ai fini, il était 7 heures du matin. Je n’ai rien vu passer.

55ème jour

Nous sommes soulagés de commencer à voir le bout. Nous avançons tout en polissant les scènes sur lesquelles nous avons des doutes.

recompense  palmé à Cannes (2011)  Grand prix du jury, ex-equo avec Le Gamin au vélo des frères Dardenne

56ème jour

 Ce matin nous avons terminé la troisième version à 10 heures. Nous avons appelé Ebru pour le visionnage. (Ebru est tout à la fois sa femme, sa scénariste, parfois son actrice et la maman de leur fils). Elle s’est montrée positive en général. J’ai été impressionné par son attention. Les remarques de Bora et Ayhan sont positives aussi. Tout le monde est d’avis qu’il n’y avait presque rien à modifier.

57ème jour

A 16 heures, nous sommes allés à l’anniversaire des ma nièce. Toute la famille était là. Ayaz, notre fils, a joué avec les autres enfants jusque tard dans la nuit. J’aime me retrouver en famille autour des enfants …

ebru

 Nuri Bilge Ceylan est un cinéaste turc né en 1959.

  • 1995 : Koza
  • 1998 : Kasaba
  • 1999 : Nuages de mai
  • 2002 : Uzak  Grand Prix du jury et un double Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes 2003
  • 2006 : Les Climats
  • 2008 : Les Trois singes Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2008
  • 2011 : Once Upon a Time in Anatolia  Grand Prix du jury au Festival de Cannes 2011

Son site: http://www.nuribilgeceylan.com/    

et celui d'Ebru Ceylan, qui est aussi une photographe passionnante:

http://www.ebruceylan.com/

             

Nuri Bilge Ceylan  dans La débâcle des horizons:        Couples, fins de parcours, fictions du réel, images et lectures

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